Culture, Histoire

Hommage à Aimé Césaire

18 avril, 2008 à 9:39 | Posté par

Aimé Césaire, la figure la plus emblématique de la Martinique, est décédé le 17 avril 2008, à l’âge de 94 ans. L’écrivain et homme politique, fondateur du concept de «Négritude» était hospitalisé depuis le 9 avril. Nous avons décidé de lui rendre hommage en publiant ci-dessous un texte du poète aulnaysien André Laude, publié dans la revue Souffles en 1966.

André Laude, Préface à un procès de la négritude, Souffles, numéro 3, 3e trimestre 1966, pp. 32-36:

Le Premier Festival mondial des arts nègres s’est voulu une "défense et illustration de la négritude". La négritude, plus personne ne l’ignore dorénavant, recouvre le mouvement culturel noir dont les bases furent jetées au cours des dix années qui ont précédé la guerre de 1930-1945, par trois poètes aujourd’hui chargés de renommée et de gloire : Léopold Sedar Senghor, Aimé Césaire et Léon-Gontran Damas.

Vingt ans ont passé depuis la création de ce mot voué à la célébrité. L’univers s’est profondément modifié. Le vieux continent européen a découvert l’existence d’un "tiers monde", empêtré dans les tragédies et les farces d’une indépendance rarement arrachée par l’ex-colonisé mais octroyée par l’ex-colonisateur qui se souvenait du proverbe "il faut accepter que quelque chose change pour que tout demeure comme avant".

Pour la presque totalité des pays du "tiers monde", l’indépendance a signifié avant tout la prise du pouvoir politique par les couches bourgeoises nationales déchirées par les luttes de clans, et la sauvegarde de la main-mise par les puissances capitalistes occidentales sur les écononies de ces pays, dont on s’accorde à reconnaître qu’ils ne cessent de s’enfoncer dans la pauvreté, à mesure que les "nations riches" s’enrichissent.

Si pour les pays du "tiers monde", recouvrer l’indépendance veut dire de plus en plus : combat contre l’exploitation des richesses nationales au profit des trusts internationaux, combat pour l’égalité sociale contre l’appropriation de l’appareil d’État par la minorité en voie de transformation en classe capitaliste, recouvrer l’indépendance signifie aussi : reconquête de la personnalité profonde, libération de la culture, des modes de pensée imposés par le colonialisme.

Du point de vue largement culturel le "tiers monde" n’a produit jusqu’ici qu’une seule "idéologie" : la négritude. De nombreux intellectuels occidentaux, amoureux du "tiers monde" lui ont consacré des anthologies, des études en forme de plaidoyers: Ulli Beier, Gerald Moore, Lylian Kesteloot. Leurs travaux font autorité et ont reçu l’imprimatur de plusieurs représentants de la négritude. De tout ce flot de littérature critique, un texte émerge: Orphée noir, de J. P. SARTRE.

Aujourd’hui, où se pose avec une particulière acuité, le problème du devenir du "tiers monde", et plus particulièrement de ce grand morceau du "tiers monde", le monde noir; aujourd’hui où manifestement sont retombées les flammes de l’exaltation et de la mystique, pour faire place au doute, à l’angoisse, à la quotidienneté, il n’est donc pas inutile de tenter de dresser un bilan de la négritude, de chercher à savoir si les idées-force sur lesquelles celle-ci s’est développée demeurent vitales, autrement dit de chercher à savoir si la négritude, qui a un passé, peut prétendre à un avenir.

D’abord, convient-il de parler de négritude ? La négritude est-elle unique ? Ne vaudrait-il pas mieux parler de "négritudes", si l’on songe aux promoteurs du mouvement, si différents les uns des autres dans leurs démarches et leurs quêtes.

Une enquête de ce genre nécessite qu’on retourne à la source, là où les eaux ont bouillonné avant de se réunir en fleuve.

Nous remarquons tout d’abord que la "négritude" est l’oeuvre de trois hommes d’horizons divers : Césaire vient de la Martinique, Senghor est un enfant de l’Afrique, Damas, lui, est originaire d’un pays incrusté au flanc de l’Amérique latine, où le sang noir se fond avec le sang indien et le sang espagnol.

Ces trois hommes, de par leurs origines sociales et certains privilèges, certaines chances aussi ont béneficié d’une instruction poussée ignorée de la plupart de leurs frères de race. Ils atteignent l’âge d’homme longtemps avant qu’on parle de "décolonisation". La société coloniale fait d’eux des intellectuels, des membres d’une "élite" qu’elle accepte de former dans la mesure où elle en a besoin.

Le colonialisme a toujours eu soin de dévaloriser les cultures des pays colonisés afin de justifier sa prétendue mission civilisatrice, et de façonner les cerveaux des élites autochtones selon ses voeux. D’où cette rage de l’assimilation qui a emporté les "intellectuels" noirs durant les premières décades du siècle : un René Maran en est le prototype. D’abord et avant tout, l’écrivain ou l’artiste noir se veut digne de pénétrer au sein du monde blanc. Il lui faut donc abandonner tout ce qui reste de "sauvage" de "primitif" en lui. Il lui faut se "blanchir" pour mériter de s’asseoir à la table des "maîtres". La culture du pays colonisateur, en l’occurrence la France, devient la CULTURE.

Le poète bambara sorti de l’Ecole William Ponty se rêve Baudelaire ou Verlaine. A l’école française, il récupère une culture qui n’est que le produit d’une minorité coupée, du "pays profond". Cette culture s’est développée au long des siècles dans l’orbite gouvernementale, elle reflète les conceptions des "classes dirigeantes". Elle nait aussi des névroses vécues par les membres de ces classes en rébellion contre leur classe d’origine : Baudelaire, Rimbaud déclarent la guerre à l’univers bourgeois, à un occident sclérosé, dévié de son chemin possible par les bourgeoisies fabricantes d’idéologies de toutes sortes. La plus extraordinaire insurrection mentale de "bourgeois" contre leur propre classe reste le surréalisme qui oppose à un rationalisme borné, à un scientisme primaire, le "dérèglement organisé de tous les sens" afin de déboucher sur une autre réalité, une surréalité exaltante. L’automatisme verbal aura permis à ces aventuriers d’échapper aux mécanismes mentaux officiels, de mener leur entreprise consistant à changer la vie jusqu’à ce qu’ils découvrent que pour changer la vie "il fallait aussi changer le monde", unir Rimbaud et Marx. Mais Marx, réincarné en Staline, n’allait pas offrir aux surréalistes l’occasion de s’engager sur la voie royale de la Révolution…

"Changer la vie", "changer le monde", ceux qui ouvrirent la route à la négritude voulurent assumer cette double revendication: Etienne Lero et le groupe "LEGITIME DEFENSE" ne vécurent pas assez longtemps pour impulser définitivement l’orientation. Pour eux, il s’agissait par le recours au "stupéfiant image", d’échapper à la double aliénation de noir colonisé mentalement et socialement, et de s’intégrer à la vaste armée humaine – blanche, noire, jaune… – luttant pour briser les fers de toutes les oppressions.

Pour Lero et ses amis, il n’y avait pas de "personnalité" noire, il avait des noirs héritiers de cultures et d’arts spécifiques au sein desquels il s’avérait impossible d’enfermer les hommes dans la mesure où toute tentative de création authentique est tentative d’émancipation, de surgissement, donc d’arrachement.

A l’exception d’Aimé Césaire, on peut dire que le mouvement de la négritude s’est consolidé en opposition à la prise de conscience d’un Lero.

Les limites de la négritude officielle, Senghor les exprime lorsqu’il dit que le but de la négritude est de hisser les valeurs culturelles noires rassemblées en un faisceau de civilisation au niveau des grandes cultures. Une telle oeuvre sous-entend qu’il y a une civilisation noire, des valeurs reconnues par tous les noirs, des valeurs acceptables par tous, des valeurs immuables. Autrement dit, tout ce que l’homme noir a produit est récupéré, abstraction faite de tout jugement critique. De plus cet héritage s’enracine dans un passé qui n’a pas connu l’unification du monde noir, mais bel et bien les antagonismes d’intérêt, et le développement dans la diversité.

Mais il est certain que pour une poignée d’intellectuels, en partie africains, exilés dans une Europe sévère et grise, la tentation était grande de s’accrocher au mythe d’une Afrique formant une vaste entité susceptible d’être opposée à l’entité europénne. Cette récupération dont l’oeuvre poétique de Senghor témoigne amplement recouvre pour l’essentiel la "négritude". L’Afrique de Senghor, telle que nous pouvons la découvrir dans Hosties noires, Ethiopiques est une Afrique idyllique, paysage d’enfant ébloui. On récupère mythes et traditions sous leurs formes de signes extérieurs sans que cela modifie vraiment le psychisme du poète. C’est tellement vrai que si l’on ote des poèmes senghoriens les termes typiques africains tels que Kora, balafon, il ne reste qu’une écriture poétique dont la structure ne se différencie guère des poètes occidentaux. En ce sens, Senghor a raison d’être fier: il s’est "hissé" au niveau d’un Claudel, d’un St.- John Perse. Il n’a plus à rougir de sa peau noire.

Si le thème de l’exaltation de l’Afrique ancienne, de l’Afrique glorieuse des "royaumes", des cités résonnant du merveilleux labeur des orfèvres, des sculpteurs, des tambourinaires est le thème majeur de la poésie de la "négritude", les autres thèmes n’infirment pas nos dires : célébration d’une Afrique devenue "indépendante" sous la houlette des "bureaucraties nationales", peinture idyllique d’un avenir qui n’est pas précisé, exaltation de la "personnalité" nègre alors que "l’occidentalisation" de l’Afrique ne cesse de marquer des points et impose ses murs fondées sur l’argent et l’exploitation de l’homme par l’homme, ainsi que les "sous produits culturels" : yé-yé, magazines, films d’amour…

Le poète de la négritude ne cesse de nommer l’Afrique: Afrique… Afrique… serait-ce que celle-ci lui échappe vraiment. Mais en allant plus loin, on peut dire que cette obstination à nommer, à cacher sous les rappels des fastes passés les réalités du présent, outre qu’elle satisfait les aspirations culturelles nationalistes des "élites" sert les intérêts de ces dernières. Elle permet d’éviter la véritable réflexion ouverte par Frantz Fanon dans les damnés de la terre. L’Afrique est "condamnée" à l’industrialisation. Les couches bureaucratiques qui se voient les maîtres demain, ont besoin de créer une mentalité de prolétariat, c’est-à-dire une mentalité qui est le produit de l’Europe. Il ne s’agit donc pas que l’Africain cède à l’obsession des "racines" authentiques et s’engage dans une quête qui pourrait devenir dangereuse pour les autorités établies dès les lendemains des indépendances.

Senghor, devenu catholique et métaphysicien, situe sa pensée hors de tout contexte réel. Ses discours enflammés témoignent bien que l’aventure spirituelle de Senghor, comme celle d’un André Malraux ou d’un T. E. Lawrence, n’engage que lui, âme en quête d’un "absolu" sans contours, l’homme noir pour lui est pur esprit. Il n’est pas cet homme de chair, de sueur et de sang qui s’épuise à arracher à la terre les moyens de vivre . Pour Senghor, le but est identique à celui des vieux leaders noirs des États-Unis: prouver que le nègre est un homme, c’est-à-dire qu’il peut entrer dans le système occidental. Comme Senghor lui-même qui n’ignore rien, et adhère passionnément aux théories aventureuses d’un Teilhard de Chardin, et connaît Corneille mieux que l’ouvrier de Paris.

Personnalité dont la sensibilité bascule fréquemment dans la sensiblerie, Senghor a réussi le miracle de donner dans son oeuvre une image du noir qui correspond à celle que le blanc s’est forgée : le noir est rythme, il échappe à l’horreur cartésienne, le noir est vigueur et simplicité, tendresse et bonhommie. Nous fera-t-on croire qu’une telle inage coïncide avec les bureaucrates de Dakar et d’Abidjan, qui sont les médiocres reflets de la médiocrité occidentale dont les écrivains de la négritude croient se détacher en isolant l’ART de la réalité capitaliste à laquelle, n’en déplaise aux esthètes, la signification et la valeur de cet ART demeurent intimement liées.

Il y a un drame des "Pères de la négritude". Déjà détachés de par leur situation du secteur dynamique de leur société d’origine, intellectuels affrontés à une culture impérialiste en position de force, ils n’avaient rien à opposer à l’envahissement d’eux-même par cette culture que le souvenir d’avoir été autres que ce qu’ils étaient devenus : des déracinés. Ils ont ardemment souhaité s’enraciner dans cette culture, étrangère biologiquement, étincelant de mille feux. Cette culture les a dévorés, les a malaxés, a imprimé au plus profond de leurs cerveaux la marque blanche, les a convertis à la mystification de l’humanisme et de l’universalisme, mots bons à tous les usages et à toutes les tromperies.

Un seul a tenté de toutes ses forces de frayer la vraie voie : Aimé Césaire. Césaire, comme Lero, a trouvé avec le surréalisme "l’arme miraculeuse" capable de tuer le cadavre blanc cloué en lui. Avec son amour catholique Césaire a désespérément lutté afin de ne pas devenir un "peau nègre, masque blanc". Partisan d’un réel humanisme qu’élabore un André Breton et non les "sorbonnards", d’un socialisme non troqué fondé sur l’analyse de Marx, il incarne une négritude bien particulière, une négritude qui répond à l’appel angoissé des jeunes générations qui ne lui ont pas disputé leur estime. Il a compris qu’une véritable "reconstruction" mentale de l’homme noir était nécessaire, et que cette "reconstruction" devait échapper aux thèmes occidentaux pervertis et inacceptables. Du "Cahier du retour au pays natal" à "Ferrements", Césaire n’a cessé d’explorer les chemins de la liberté, activité qu’il n’a jamais confondue avec les promenades sentimentales sur les sentiers de l’histoire morte, pétrifiée. Césaire a compris la nécessité pour l’intellectuel noir de se "désaliéner", en recourant au vertige que les mots instaurent, faisant sauter les verrous derrière lesquels l’homme authentique, et non pas la créature façonnée par des puissances ennemies, attend. Il n’y a pas chez Césaire ce goût "passéiste" que tant de poètes de la négritude nourrissent délicatement. Il n’y a pas non plus la croyance en une Afrique qui n’a pas existé. L’Afrique, chez Césaire, comme n’importe quelle partie de notre monde, débouche sur l’homme concret.

La négritude officielle se limite à l’Afrique et plus particulièrement à l’Afrique francophone. En effet, ailleurs, une hostilité n’a cessé de se développer contre la théorie essentiellement codifiée par le chef d’état sénégalais. L’Afrique anglophone est nettement opposée à la négritude dans laquelle elle flaire une idéologie vaguement réactionnaire. A cela une explication : les britanniques, à l’inverse des français, n’ont pas directement dirigé les pays qu’ils avaient colonisés. Le noir anglophone vivant dans un monde noir avec ses policiers, ses chefs, ses releveurs d’impôts noirs (manipulés dans l’ombre par le colonialiste blanc) n’a pas ressenti ce besoin d’affirmer sa "négritude". Sa prise de conscience déboucha sur les vraies questions. L’accueil réservé par l’Afrique anglophone aux écrits de Fanon témoigne bien du niveau de réflexion où elle est parvenue. Il n’est donc pas étonnant que la plus importante revue de poésie noire, Black Orpheus soit née à lbadan et que la poésie du Nigeria éclipse la poésie-éditoriaux mis en vers dont l’Afrique francophone est si prolixe.

Que les classes bourgeoises africaines aient récupéré la "négritude" au point de faire du festival une oeuvre inter-Etats, ne doit pas étonner. La négritude donne l’illusion à l’homme noir d’avoir renoué avec ses racines, tout comme le fait de revêtir l’habit traditionnel donne au diplomate africain habitué des boîtes de nuit européennes l’illusion de retrouver sa "spécificité". On retrouve ici la récupération des signes extérieurs évoqués plus haut.

De même que les poètes anglophones, les poètes noirs de Cuba, d’Haïti, (exception faite de ceux qui sont liés au pouvoir du dictateur F. Duvallier, lequel a fondé sa pensée sur la négritude, une négritude, soyons francs, qui n’a rien à voir avec celle de Senghor, et qui a réussi à participer au Festival de Dakar à la colère de nombreux africains) échappent à ce mouvement de pensée qui d’ailleurs n’eut peut-être pas duré sous sa forme première si l’un de ses promoteurs n’avait pas bénéficié de la tribune qu’offre le poste de chef d’État. Ils refusent de se laisser enfermer dans ce cercle obsessionnel noir. Ils savent que le salut de l’homme noir se joue ailleurs, plus profondément, au niveau de la matière la plus intime du cerveau du nègre, et au niveau des structures économico-sociales.

Personnellement, j’ai eu l’occasion de lire de nombreux manuscrits de jeunes écrivains noirs: d’Afrique et d’autres continents. Un ton nouveau se fait entendre, une revendication nouvelle cherche à s’exprimer. Les vertiges de l’indépendance sont retombés, le "socialisme africain" n’a pas convaincu les esprits lucides, les yeux qui savent voir. Ces jeunes éctrivains n’ont guère dépassé vingt ans. Ils prennent la parole, alors que ceux qui ont entre 30 et 35 ans, et qui contestaient la "négritude", n’ont pas mené le procès à terme. Il semble que ces jeunes générations vont de plus en plus fermement s’opposer à une "théorie", qui, si elle a été féconde dans la mesure où elle a permis à l’Africain instruit de retrouver la fierté et le sens de la dignité, n’apporte pas de solution viable aux problèmes cruciaux qui se posent dorénavant. Le mot restera peut-être mais il ne recouvrira plus les mêmes réalités.

Une Réponse à “Hommage à Aimé Césaire”

C’est une très bonne initiative.
Rendre hommage au chantre de la négritude.
Aimé va retrouver Léopold Seda Senghor (un autre grand).
Promis Aimé, il y aura toujours quelqu’un pour poursuivre votre noble combat. Vous avez plus rapproché que divisé.

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