Reporterre.net a rencontré Manel Ben Boubaker, militante antiraciste, professeure d’histoire-géographie depuis quinze ans au lycée Voillaume:
Reporterre — C’est comment, en 2026, d’enseigner dans un lycée de Seine-Saint-Denis ?
Manel Ben Boubaker — C’est faire face à des défaillances majeures. À commencer par le bâti. Le mien n’est pas le pire, mais presque tous les lycées ont été construits avant les années 1970, rarement rénovés, puis agrandis à coups de préfabriqués. Et le nombre d’élèves augmente chez nous, alors qu’il baisse à l’échelle nationale.
Les moyens alloués à l’éducation reculent depuis vingt-cinq ans, avec une accélération néolibérale sous Macron. On a alourdi les missions des profs, imposé un management brutal, sans augmenter les salaires pendant des années : le métier n’attire plus et beaucoup de collègues partent. Il y a aussi Parcoursup, qui renforce la sélection à l’université. Tout cela relève d’un projet de société : faire de l’éducation un marché, en mettant les établissements en concurrence.
Certaines banderoles parlent de classes à 35 °C. Que vit-on dans vos salles ?
Ce sont des passoires thermiques, c’est certain. Dans mon lycée, la plupart des salles n’ont ni rideaux ni volets. Dans l’un de nos bâtiments, 90 % des fenêtres ne s’ouvrent pas. Quand on a demandé des réparations, au moment du Covid-19, la région nous a répondu que c’étaient des fenêtres sur mesure et que ça coûtait trop cher. Dans le préfabriqué, le chauffage ne fonctionne pas au rez-de-chaussée, où il fait 15 °C en hiver. Des collègues apportent leur radiateur électrique, ce qui n’est pas écologique. Mais on ne va quand même pas laisser les enfants crever de froid.
Ce constat ne se limite pas aux lycées et aux lycéens : pendant la canicule, il faisait 32 à 33 °C à 8 heures du matin dans la classe de maternelle de mon fils. Des parents ont acheté eux-mêmes des ventilateurs, des couvertures de survie. Ce qui se joue, c’est une bataille de la maternelle à l’université.
Qu’arrive-t-il aux élèves qui dénoncent ces conditions d’apprentissage ?
Une répression policière qu’on n’a jamais vue. Il y a eu plus de 6 000 interpellations, du jamais-vu depuis le 17 octobre 1961 et le massacre colonial, par la police française, d’une manifestation pacifique d’Algériens organisée à Paris.(...) Et il y a la violence quotidienne : des policiers qui mettent en joue des élèves, la police montée qui a chargé mes élèves le 1er octobre. Des gardes à vue préventives pour une poubelle déplacée. Les élèves nous racontent des violences racistes pendant ces gardes à vue.(...)Mon sentiment, c’est qu’on veut traumatiser toute une génération. Mais ça ne marchera pas. Les élèves sont déterminés, et des profs comme moi se sont solidarisés tout de suite, parce que leurs revendications sont les nôtres. La répression les a mis encore plus en colère.
Y a-t-il une dimension raciste à cette répression ?
Oui, car la répression touche d’abord une jeunesse racisée. Cette mobilisation est née dans les quartiers populaires, dans un lycée professionnel de Créteil, avant de s’étendre à Paul-Éluard (Saint-Denis) et ailleurs. Ce sont en grande partie des élèves non blancs : noirs, arabes, sud-asiatiques…